Interpellations joyeuses et éclats de rire s'échappent de notre groupe, qui porte en lui l'espoir de la réussite de ce long périple, né du désir commun de ses concepteurs, responsables d'associations, CGRP (Comité Guadeloupe de la Randonnée Pédestre) - OGMC (Organisation des Guides de Montagne de la Caraïbe) - ILOT RANDO, tous passionnés de randonnées et amoureux de la nature. Notre but ? Prouver et crier à tous, que la trace des Alizés, parcours hautement sportif, bien que délaissée à cause du manque d'entretien est encore accessible aux randonneurs avertis, et doit être, après certains aménagements, réhabilitée.

Une première séance photos, avant de démarrer, pour graver cet instant, souvenir inoubliable pour ces 12 aventuriers entourés de randonneurs amis, ainsi que d'une dizaine de pompiers du GRIMP qui ont choisi de se mêler à nous , tout au long de cette première journée, soit au total 28 marcheurs.

Les consignes sont rappelées et le départ est donné à 6h 34 précises. Une longue colonne se dessine sur le sentier au fur et à mesure que nous y prenons rang, encadrés de nos sympathiques guides, Gérard en tête et Evelyne en serre-file.
Nous nous élançons, décidés, gonflés à bloc, car les 22,250 km et les 1627 mètres de dénivelées prévus pour cette journée ne nous font pas peur. Il fait beau en franchissant les Monts Caraïbes, pas facile pour un début car ça grimpe. Nous parlons peu, il faut économiser son souffle. Après Gros Acajou, c’est la descente et puis soudain, à un détour, la Soufrière surgit majestueuse : il est 8 H 20. Nous poursuivons alors l'agréable descente sur champ Fleury que certains dévalent en courant comme des gamins. Puis c’est la remontée vers le plateau palmiste, l'appréciable pose repas, sous les carbets, à deux pas d'un rafraîchissant point d'eau, à Moscou, au pied de la Madeleine : il est 10h40. En pleine forme, nous échangeons la nourriture et passons d'un carbet à l'autre, afin de mieux faire connaissance, c'est la détente. Après ce repos bien mérité, direction Grand Etang où nous arrivons à 13h10. Là, nous sommes agréablement surpris et ravis d'être accueillis, comme des héros, sous les applaudissements et les félicitations de touristes mis au courant de notre périple. Leur présence nous ramène à la civilisation. C'est ici que les pompiers terminent leur parcours, ainsi que les autres randonneurs de la journée. Nous nous séparons avec regret. La route bitumée qui conduit vers les chutes du carbet se gravit sous la pluie ; il est 14h10, c'est également le lieu de rendez-vous avec la logistique pour les échanges du petit sac à dos du départ contre le gros sac dont le poids avoisine pour certains les 14 kilos.
C'est à cet instant précis que commence véritablement l'aventure. Nous voici beaucoup moins nombreux, sous une pluie qui redouble d'intensité, un ciel sombre, un horizon bouché, des sacs plus lourds, mais l'excitation est toujours présente et rien ne peut nous arrêter : en avant vers la Citerne pour les 13 aventuriers en comptant Nadine. Après un dernier effort dans la Karukéra qui ressemble plus à une ravine qu’à un sentier, un grand soulagement en découvrant le refuge à 16 h 00. Et aussi quel bonheur après l'effort de pouvoir se retrouver à l'abri de la pluie, bien au chaud. Ce n'est que le premier jour et malgré les courbatures et bien qu'aspirant au repos nous prenons le temps de nous laver près d'une petite source, d'y recueillir l'eau pour le lendemain, de tendre des cordelettes afin d'y suspendre nos vêtements mouillés pour les faire sécher. Enfin nous nous retrouvons tous autour des bougies, des réchauds, l'équipe oeuvrant en parfaite harmonie. Tout le monde s'active, il faut se restaurer, accrocher les 7 hamacs, ouvrir les sacs de couchage. Six d'entre nous préfèrerons les bas flancs ; on s'entraide et c'est formidable. A l'intérieur du refuge la température est agréable.
La fatigue s'empare de tous, on voudrait bien continuer à échanger sur cette journée mais il faut se reposer, les bougies sont soufflées, les lampes éteintes, bruissement des corps dans les hamacs, les plus jeunes sortent fumer une cigarette. Encore quelques murmures, et le silence s’installe sur la première nuit.

Vendredi 16 mars. Réveil vers 5h30, plutôt au ralenti. La nuit fut courte, interrompue bien avant les premières lueurs de l'aube par la sonnerie intempestive d'un portable. Sacré Guillaume ! Il faut s'affairer, déjeuner rapidement, s'habiller et boucler le sac à dos. Les chaussures bien que mouillées et boueuses sont mises, fort heureusement les chaussettes sont sèches. En avant pour 16,200 Kms et 1437 mètres de dénivelées. Tout d'abord tour de la Soufrière : un petit groupe décide d'escalader l'Echelle et atteint le sommet à 8h40, tandis que le reste poursuit sa progression par la route en compagnie de la logistique, Pierre et Claudine, qui nous avaient donné rendez-vous au pied de l'Echelle, ainsi que de Nadine et André (76 ans) pour qui ce sera la dernière étape. A certains endroits le vent souffle fort, amenant brouillard et gouttes glacées, mais quel ravissement ! Nous profitons pour faire des photos car le paysage est magnifique depuis le sommet. Mais il faut progresser, et les efforts ne sont pas moindres. La jonction des deux groupes se fait en fin de contour de la Soufrière. Voici la Carmichaël tant redoutée, couverte d’orchidées, sentier à moitié bouché par la végétation et très boueux. Après Grande Découverte et Vigie (12h50) c’est l’enfilade de la Victor Hugues, boueuse à souhait et tout aussi blanche d’orchidées, soulignées par des touffes de Lys jaunes ou gentianes des Hauts : descendre, remonter, ça n'en finit pas, mais même dans l'effort nous y trouvons du plaisir car nombre d'entre nous dégringolent carrément dans les pentes en zigzagant, s'aidant des mains pour prendre appui sur les branches situées de part et d'autre du sentier, pour s'élancer de l'autre côté tels de grands primates. Marcher dans la boue, glisser et se relever, franchir avec prudence des précipices. Nous souffrons mais qu’importe : il faut aller jusqu'au bout, qui aujourd’hui est le refuge du Morne Frébault, atteint vers 18 h 15. A l'arrivée même scénario que la veille, mais cette nuit là il fait très froid et l'on entend les rafales de vent accompagnées de pluie.

Samedi 17 mars. Réveil à 6 h 00. Encore à traîner, départ difficile vers 7 h 20, il ne fait pas très beau. Les pieds commencent à être douloureux, le sac pèse mais le moral est bon et le but approche. Ce matin, lourde décision : Evelyne abandonne à cause de ses ampoules aux talons. Sa sortie s’effectuera par Vernou, et Marc se dévoue pour l’accompagner, car il n’est pas question qu’elle y aille seule. Il nous rejoindra en début de soirée pour la dernière étape. Il faut avaler les 16,200 km et les 1246 mètres de dénivelées. La trace Merwart doit être parcourue et avec elle les mornes Moustique et Norès, puis Bel-Air ou Merwart (11h40) ainsi que les Trois crêtes, le piton de Bouillante (15h00), crête Pigeon, et enfin route de la Traversée au pied des Mamelles. Dure journée. Tout le monde a souffert et le manque d'eau s'est fait durement ressentir pour la plupart. La progression était plus lente, la fatigue était là. Mais sur le toit de la Guadeloupe, quelle splendeur !
Ce même jour, tous purent admirer l’habileté et le professionnalisme des pompiers du GRIMP. Profitant de la présence de notre groupe sur le site, et en coordination avec les organisateurs de la traversée, ils avaient programmé, dans le cadre d’un entraînement, un exercice d’hélitreuillage au piton de Bouillante. C'est l’instant choisi pour leur demander de ramener une des randonneuses qui présentait un handicap au poignet, ce qui ralentissait sa progression. Ce fut le jour le plus long.
Les derniers arrivèrent à la nuit tombée, au refuge du Morne Léger, où les attendait une équipe de randonneurs montés pour passer la nuit et repartir au matin avec eux. Un clin d’œil particulier à Pierre et Claudine nos logisticiens photographes et à Stéphane Guidevaux qui accompagna les derniers jusqu’au refuge, aidé de Frantz Germain. L'accueil fut chaleureux, ils prirent en charge les plus faibles, les encouragèrent, apportant leur aide. Un excellent repas, bien différent de tout ce qui fut avalé ces derniers jours, a été servi. Tous se sont endormis avec dans la tête un air de victoire. Victoire sur la montagne et les traces difficiles, victoire sur soi-même moralement et sur le physique : apprendre à souffrir c'est aussi apprendre à se connaître.
La nuit fut douce et réparatrice.

Dimanche 18 mars 2007. Quatrième et dernière étape. L'envolée vers Sainte-Rose.

Le miracle a lieu, une fois de plus comme chaque matin : alors même que l’on croit ne plus pouvoir poser les pieds sur le plancher du refuge, la mécanique se remet en marche. Le réveil est très gai. Les douleurs et les raideurs s’estompent très rapidement après quelques derniers soins prodigués en toute convivialité. Toilette rapide, dernier petit déjeuner, salutations cordiales avec les nouveaux arrivés qui se joignent à nous pour la dernière étape. Nous apprécions, des forces vives, un moral tout neuf, un soutien sans faille. La piste est longue, il y a encore quelques sommets pointus, mais le but n’aura jamais été si proche et nous sommes déterminés : il faut vaincre !
6 h 35 : départ pour attaquer ces 25 km et 1150 mètres de dénivelées qui nous séparent de la plage des Amandiers, à Sainte-Rose ! Le début de la balade est agréable. Fraîcheur du matin, sous-bois silencieux, topographie relativement « souple » et ambiance bon enfant. Puis ça se corse, et les ascensions se succèdent à un rythme soutenu : morne Jeanneton, la Contrebandier traversée vers 9 h 50, Mont Pelé, la Couronne, le Belvédère. Il ne faut pas traîner, mais nous devons cependant rester groupés. Nous commençons à entrevoir une belle arrivée, on se sent bien malgré quelques difficultés pour certains dans les montées. En revanche, quelle dégringolade sur certaines pentes ! C’est devenu un jeu pour ceux-là même qui appréhendaient avec craintes les glissades, la boue, les risques de chute. Etions nous devenus insensibles, aguerris ? Ne sentant plus la fatigue, heureux de notre aisance, heureux de notre amitié, heureux de cette formidable cohésion dans l’effort. Nous éprouvions comme une jouissance extrême de cette vie qui traversait nos muscles, notre cœur, nos poumons, cette désormais certitude que nous allions « le faire », que nous étions en train de réussir notre challenge. Et nous sentions nous pousser des ailes ou des petits « turbos » à chaque pied.
De superbes vues sur le Grand-Cul-De-Sac, les côtes de Grande-Terre, la canopée dense des forêts de la Basse-Terre nous arrêtent quelques instants : c’est si beau !
Mais que l’étape est longue ! Après une course échevelée nous arrivons à l’orée des bois, dans les hauteurs de Solitude à 15 h 00. La forêt derrière nous, les champs de canne en fleurs devant, la mer et ses îlets du Grand Cul de Sac marin : c’était gagné ! Descente groupée, les 9 rescapés des 4 jours plus les 5 venus pour la dernière étape. Mais dans les champs, surprise, le sentier est coupé au moment de traverser la rivière pour rejoindre Davidon. Il faut « inventer » un autre passage. La fatigue aidant, avec le temps perdu à chercher et contourner, la cohésion fond un peu. L’énervement pointe à l’horizon, les esprits s’échauffant à cause de la proximité de l’arrivée, qui se fait cependant désirer. Nous marchons depuis plus de 10 heures ! Et puis nos guides, Gérard et Marc trouvent le bon passage, les copains viennent à notre rencontre, la joie revient sur les visages, les cœurs se radoucissent, l’honneur est sauf, l’amitié aussi. Encore une petite demi-heure dans l’allégresse et c’est l’arrivée triomphale, en groupe serré, sous les feux des caméras, à la plage des Amandiers : il est 17 h 40. Quelle chevauchée ! Près de 11 h 00 de cavalcade à travers une montagne fantastique, une forêt splendide, des sentiers d’un état d’entretien exemplaire, un groupe d’amis désormais bien soudés.
4 jours sur les crêtes et dans les ravines, 3 nuits en refuge, 43 h 25 de randonnée cumulées. Une formidable aventure humaine, un travail d’équipe, un plaisir sans limite. Exploit sportif pour certains, aventure ou sentiment du travail accompli, évasion pour d’autres, souvenir inoubliable pour tous.
Heureux, ils le sont tous, qui s’exclament à l’arrivée : « On l’a fait ! », « wè nou rivé bout ! »


C’était « la chevauchée fantastique », de Vieux-Fort à Sainte-Rose, du 15 au18 mars 2007.